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SOZIALĂ–KONOMIE.INFO

Une économie de marché sans capitalisme
RĂ©sumĂ© des idĂ©es fondamentales, de l’origine historique des idĂ©es et du niveau de dĂ©veloppement actuel ; informations sur certaines organisations et exemples de littĂ©rature complĂ©mentaire.
Werner Onken

L’argent  domine le marchĂ©

En 1891, le marchand germano-argentin Silvio Gesell (1862, St. Vith, 1930, Eden-Oranienburg) publia sa première brochure Ă  Buenos Aires, « Die Reformation im MĂĽnzwesen als BrĂĽcke zum sozialen Staat Â» (« La rĂ©forme monĂ©taire comme voie vers un Ă©tat social Â»). Cette brochure fut la première pierre d’une Ĺ“uvre volumineuse sur les origines de la question sociale et les voies qui pourraient mener vers une solution. Ses expĂ©riences pratiques accumulĂ©es pendant une crise Ă©conomique en Argentine menèrent Gesell Ă  un point de vue opposĂ© au marxisme : l’exploitation du travail humain n’a pas ses racines dans la propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production, mais plutĂ´t dans les erreurs structurelles du système monĂ©taire.  Tout comme le philosophe antique Aristoteles, il reconnaissait les deux rĂ´les contradictoires de l’argent : tout d’abord, un moyen d’échange permettant le marchĂ©, et en mĂŞme temps, un moyen de dominer le marchĂ©.

La question de dĂ©part de Gesell Ă©tait la suivante : comment peut-on attĂ©nuer ce pouvoir dominant de l’argent sur le marchĂ© tout en le conservant comme moyen d’échange neutre ? Il donnait deux raisons au pouvoir de l’argent sur le marchĂ© : premièrement, l’argent utilisĂ© habituellement comme moyen de demande est cumulable, contrairement au travail humain ou aux biens et services du cĂ´tĂ© de l’offre de l’économie ; sans graves consĂ©quences pour son possesseur, l’argent peut ĂŞtre retirĂ© temporairement du marchĂ© pour des raisons spĂ©culatives. Deuxièmement, l’argent a l’avantage d’être beaucoup plus flexible que les marchandises ou prestations de services ; il est utilisable Ă  tout moment et partout, comme un joker dans un jeu de cartes. Ces deux caractĂ©ristiques donnent Ă  l’argent – ou plutĂ´t aux personnes Ă  la tĂŞte de grosses fortunes – un privilège spĂ©cial : ils peuvent interrompre les circuits d’achats et de ventes, d’épargne et d’investissement, ou bien demander des intĂ©rĂŞts aux producteurs ou consommateurs comme prime spĂ©ciale car ils renoncent Ă  la thĂ©saurisation, c’est-Ă -dire Ă  la dĂ©tention non productive d’argent dans une caisse ou par placement Ă  court-terme, et remettent l’argent dans le circuit Ă©conomique.

Le pouvoir intrinsèque de l’argent n’est pas seulement dû à la thésaurisation réelle, mais plutôt à sa capacité de pouvoir interrompre le circuit pour lier le métabolisme économique dans l’organisme social, à la condition qu’un intérêt y soit d’abord appliqué.

La rentabilitĂ© passe avant le placement Ă  intĂ©rĂŞts, et la production est davantage dirigĂ©e vers les intĂ©rĂŞts que vers les besoins des personnes. Des taux d’intĂ©rĂŞts positifs durables gĂŞnent la balance des pertes et profits nĂ©cessaires pour l’autorĂ©gulation dĂ©centralisĂ©e des marchĂ©s. D’après Gesell, ils mènent Ă  un malaise de l’organisme social avec des symptĂ´mes très complexes : l’argent, qui rapporte des intĂ©rĂŞts et est par consĂ©quent non-neutre, cause une distribution de revenus injuste, non basĂ©e sur le travail, qui pour sa part mène Ă  une concentration du capital monĂ©taire et du capital en biens, ce qui entraĂ®ne la monopolisation de l’économie. Comme les possesseurs d’argent sont maĂ®tres du mouvement ou de l’immobilitĂ© de l’argent, celui-ci ne peut pas circuler de lui-mĂŞme Ă  travers l’organisme social, comme le sang dans le corps humain. Pour cette raison, le contrĂ´le social de la circulation monĂ©taire ainsi que le dosage correct de l’argent ne sont pas possibles ; les fluctuations inflationnistes et dĂ©flationnistes du niveau gĂ©nĂ©ral des prix sont inĂ©vitables. Et quand, pendant les hauts et les bas de la conjoncture, lĂ  oĂą le niveau des intĂ©rĂŞts se rĂ©duit, des sommes importantes se retirent des marchĂ©s jusqu’à ce que les chances de pouvoir rĂ©aliser des investissements s’amĂ©liorent, les ventes et le chĂ´mage s’en ressentent immĂ©diatement.

L’argent, serviteur neutre des marchés

Pour retirer Ă  l’argent son pouvoir dominant, Gesell ne pensait pas refaire appel Ă  l’interdiction canonique des intĂ©rĂŞts de la scolastique mĂ©diĂ©vale ou mĂŞme Ă  l’élimination de soi-disant « usuriers juifs Â». Il imaginait plutĂ´t un changement institutionnel du système monĂ©taire, de manière Ă  ce que la thĂ©saurisation de l’argent soit reliĂ©e aux coĂ»ts, qui neutraliseraient les avantages de la thĂ©saurisation et de la liquiditĂ©. Dès la perception d’une taxe sur la thĂ©saurisation de l’argent (comparable avec le hallage pour le transport de marchandises), l’argent perd sa supĂ©rioritĂ© sur les marchĂ©s et sa seule utilitĂ© reste le moyen d’échange. Dès que sa circulation ne peut plus ĂŞtre entravĂ©e par des manĹ“uvres spĂ©culatives, il devient possible d’adapter, de façon continue, la somme de l’argent en circulation au volume des marchandises, de manière Ă  ce que le pouvoir d’achat de la monnaie devienne, sur le long terme, aussi stable que les poids et mesures.

Dans ses premières Ĺ“uvres, Gesell parlait expressĂ©ment des « billets qui rouillaient Â» comme moyen pour instaurer une « rĂ©forme organique Â» du système monĂ©taire. L'argent, qui Ă©tait jusqu'Ă  prĂ©sent un « corps Ă©tranger mort Â» dans 1' organisme social ainsi que dans la nature entière, Ă©tait ainsi intĂ©grĂ© dans le cycle Ă©ternel de vie et de mort; en mĂŞme temps, il devenait Ă©phĂ©mère et perdait sa capacitĂ© Ă  se multiplier Ă  l'infini par l’intermĂ©diaire d’intĂ©rĂŞts et d’intĂ©rĂŞts capitalisĂ©s. Une telle rĂ©forme du système monĂ©taire serait une thĂ©rapie rĂ©gulatrice globale. Elle Ă©viterait les blocages de la circulation de l'argent et aiderait l'organisme social atteint Ă  rĂ©soudre de façon naturelle et progressive les multiples problèmes de crises aux niveaux conjoncturel et structurel. L’organisme pourrait ainsi se stabiliser dans son Ă©quilibre et s'intĂ©grer dans l'ordre global harmonique de la nature.

Dans son oeuvre principale, « Die NatĂĽrliche Wirtschaftsordnung durch Freiland und Freigeld Â» (« L’ordre Ă©conomique naturel Â», paru en 1916 Ă  Berlin et Bern), Gesell expliquait en dĂ©tail comment l'offre et la demande de capital s'Ă©quilibraient dans le cas d’une circulation monĂ©taire non-perturbĂ©e, permettant au montant des intĂ©rĂŞts de tomber au-dessous de sa limite infĂ©rieure, alors de 3% rĂ©el. Gesell utilisait l'expression « intĂ©rĂŞt fondamental Â» pour symboliser le taux d'intĂ©rĂŞt d'environ 3-4% qui, dans le passĂ©, ne variait pas beaucoup. Cela reprĂ©sente le tribut des travailleurs au pouvoir de l’argent, ce qui mène Ă  des revenus du capital beaucoup plus Ă©levĂ©s que ceux proposĂ©s par sa magnitude. Gesell prĂ©dit que sa rĂ©forme monĂ©taire ferait disparaĂ®tre « l'intĂ©rĂŞt fondamental Â», qui se composera alors de primes de risque et de commissions bancaires. Les fluctuations des taux d'intĂ©rĂŞt du marchĂ© autour de ces intĂ©rĂŞts Ă©quilibrĂ©s permettront une direction dĂ©centralisĂ©e des Ă©pargnes dans des investissements satisfaisants des besoins. Mais ils s'annuleront rĂ©ciproquement. « L'argent libre Â», un moyen d'Ă©change libre du tribut historique intĂ©rĂŞt « fondamental Â» serait neutre en ce qui concerne l'impact sur la distribution et ne pourrait plus influencer la nature et l'ampleur de la production. Le rendement complet du travail, qui serait imputable Ă  l'Ă©limination des intĂ©rĂŞts de base, mettrait beaucoup de couches de la population Ă  mĂŞme d'abandonner des relations de travail dĂ©pendant des salaires et de la rĂ©munĂ©ration et de se mettre Ă  leur compte dans des entreprises privĂ©es et coopĂ©ratives.

La terre : un fondement de vie fiduciaire au lieu d'un article de commerce ou d'un objet de spéculation

Vers 1900, Gesell Ă©largit sa conception d'une rĂ©forme du système monĂ©taire en rĂ©clamant une rĂ©forme du droit Ă  la propriĂ©tĂ©. Il trouva pour cela son inspiration dans les oeuvres du rĂ©formateur agraire nord-amĂ©ricain Henry George (1839 – 1897, auteur de « Progrès et PauvretĂ© Â»), dont les idĂ©es Ă©taient diffusĂ©es en Allemagne par Michael FlĂĽrscheim (1844- 19121) et Adolf Damaschke (1865- 1935). Contrairement Ă  Damaschke qui, en cas de maintien de la propriĂ©tĂ© privĂ©e, voulait seulement imposer l'accroissement de la valeur au profit de la communautĂ©, Gesell adhĂ©rait Ă  la proposition de FlĂĽrscheim de remettre les terrains aux mains de l'Etat contre une indemnisation des propriĂ©taires, et de les donner Ă  bail aux plus offrants pour l'exploitation privĂ©e. Tant que la terre restait un article de commerce privĂ© et un objet de spĂ©culation, la relation des hommes avec la terre resterait perturbĂ©e. Contrairement aux idĂ©ologues raciaux, il ne s’agissait pas pour Gesell d’une relation sang - terre. En tant que cosmopolite, il voyait la terre entière comme un organe de chaque homme. Tous les hommes devraient pouvoir y circuler librement et s'Ă©tablir partout indĂ©pendamment de leurs origines, de leur couleur de peau et de leur religion. Tout comme les terrains, les ressources naturelles devaient Ă©galement ĂŞtre la propriĂ©tĂ© de tous. Un institution internationale mise en place pour l’exploitation de ces ressources devait les gĂ©rer en tant que propriĂ©tĂ© du peuple, et cĂ©der les biens Ă  titre onĂ©reux pour une utilisation privĂ©e.

L’égalité économique des hommes et des femmes

Au début, Gesell pensait, comme d'autres réformateurs agraires de l'école Henry George, que l'Etat serait à même de financer ses travaux par les recettes obtenues par les revenus de la location des terrains sans devoir percevoir d'autres taxes (Single-Tax). Mais en réfléchissant à la question de savoir qui devait réellement toucher cet argent, selon le principe pollueur-payeur, Gesell réalisa que le montant des locations dépendait de la densité de la population, donc de la disposition des femmes à avoir des enfants et à les élever. C’est pourquoi Gesell voulait verser mensuellement les revenus des locations aux mères. La somme versée serait fonction du nombre d’enfants mineurs et servirait à l’éducation des enfants. Toutes les mères, y compris les mères d'enfants illégitimes et étrangères vivant en Allemagne, percevraient cette somme. Plus aucune mère de famille ne devait être dépendante financièrement de son mari exerçant une activité professionnelle. La relation entre les deux sexes serait ainsi basée sur un amour sans influence de pouvoir.

Lors d’un exposĂ©, « L'ascension de l'Occident Â» (« Der Aufstieg des Abendlandes Â»), dirigĂ© contre le pessimisme Ă  l'Ă©gard de la civilisation de la « DĂ©cadence de l'Occident Â» d'Oswald Spengler, Gesell exprimait l'espoir que l'humanitĂ©, physiquement, moralement et intellectuellement rendue malade par le capitalisme, pourrait guĂ©rir peu Ă  peu dans un ordre de compĂ©tition sans privilèges et monopoles, et avancer vers une nouvelle culture florissante.

Autres précurseurs d'une économie de marché sans capitalisme

La thĂ©orie selon laquelle chaque homme doit pouvoir disposer librement de la terre et de l’argent Ă©tait non seulement une rĂ©action au principe du laissez-faire, le principe du libĂ©ralisme classique, mais aussi aux idĂ©es de l'Ă©conomie dirigĂ©e du marxisme. Il ne s'agit pas d'une troisième voie entre le capitalisme et le communisme dans le sens de la thĂ©orie plus tardive de convergence, appelĂ©e "mixed economies" , c' est-Ă -dire des Ă©conomies de marchĂ© capitalistes dirigĂ©es globalement par l'Etat, mais une alternative aux systèmes Ă©conomiques qui avaient Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©s jusqu'ici. En termes politiques, on peut la caractĂ©riser comme une « Ă©conomie de marchĂ© sans capitalisme Â». Gesell reprenait ainsi les idĂ©es du rĂ©formateur social français Pierre Joseph Proudhon (1809- 1865), un contemporain de Marx qui, dĂ©jĂ  au milieu du 19ème siècle, tenait la propriĂ©tĂ© privĂ©e de terrains et les intĂ©rĂŞts sur l'argent responsables du fait qu'après la fin de l'absolutisme fĂ©odal, il n’existait aucune sociĂ©tĂ© sans pouvoir. Proudhon considĂ©rait les revenus fonciers comme un vol et les intĂ©rĂŞts comme une usure meurtrière. Ces revenus d'exploitation eurent pour consĂ©quences l’apparition de la grande bourgeoisie comme nouvelle classe dominante, pouvant faire non seulement de l'Etat, mais aussi de l’église des instruments de leur domination sur la petite bourgeoisie et les travailleurs. Le modèle alternatif Ă©conomique de Gesell s'apparentait au socialisme libĂ©ral du philosophe culturel Gustav Landauer (1870- 1919), suggĂ©rĂ© aussi par Proudhon. Landauer avait pour sa part fortement influencĂ© Martin Buber (1878- 1965). Il existe aussi des parallèles avec le socialisme libĂ©ral du mĂ©decin et sociologue Franz Oppenheimer (1861- 1943) et avec la philosophie sociale de Rudolf Steiner (1861- 1925), fondateur de l'anthroposophie.

Les premières organisations en Allemagne et en Suisse pendant la Première Guerre mondiale

Le premier collaborateur de Gesell, Georg Blumenthal (1879-1929), alliait les rĂ©formes du droit Ă  la terre et du système monĂ©taire Ă  l'idĂ©e d'un ordre naturel de la sociĂ©tĂ© auxquelles François Quesnay (1694-1774) et d'autres physiocrates avaient opposĂ© l'absolutisme fĂ©odal pendant le siècle des lumières français. En 1909, il fondait l’association physiocrate comme première organisation des adhĂ©rents de Gesell qui venaient Ă  Berlin et Hambourg des rangs de rĂ©formateurs agraires, anarchistes individuels et syndicalistes. Quand le magazine « Der Physiokrat Â» fut victime de la censure pendant la Première Guerre mondiale, Gesell dĂ©mĂ©nagea en Suisse, oĂą il trouva des partisans dans des cercles de rĂ©formateurs agraires, de pĂ©dagogues rĂ©formateurs et de rĂ©formateurs de la vie. Ils s'associèrent dans l’association suisse Terre libre - Argent libre. Dans deux confĂ©rences « Gold und Frieden Â» (L'or et la paix) et « Freiland, die eherne Forderung des Friedens Â» (« La terre libre, une revendication d'honorable de la paix Â»), Gesell faisait ressortir le rĂ´le de ses propositions de rĂ©forme comme moyen de justice sociale et de paix entre les peuples.

Entre les deux guerres mondiales

Après la fin de la Première Guerre mondiale et de la Révolution allemande de novembre, la relation de Gesell avec Landauer aboutit à sa coopération passagère en tant que délégué financier du peuple dans le premier gouvernement des conseils bavarois. Après son renversement, il fut tout d’abord accusé de haute trahison et fut acquitté par la suite. Il déménagea ensuite dans les environs de Berlin où il analysa le développement de la République de Weimar et la commenta dans de nombreux essais et brochures. Gesell voulait, à l’aide d’un prélèvement sur la fortune échelonnée jusqu'à 75%, que les grands propriétaires fonciers et les détenteurs de gros capitaux paient pour les conséquences de la guerre. Il voulait en même temps commencer la constitution du capital national par sa réforme de la terre et du système monétaire, qui devait mettre l'Allemagne à même de remplir les revendications de réparation des puissances victorieuses. Gesell protestait inlassablement contre le fait que les changements très fréquents de gouvernements dévalisaient encore plus par une grande inflation les couches moyennes et inférieures de la population, qu'ils traînaient en longueur les paiements de réparation, qu'ils rendaient l'Allemagne dépendante de l'afflux de capital étranger et qu'ils remplaçaient le mark, de rente stable, par l’or, sensible aux crises.

Gesell se distança juste Ă  temps des idĂ©ologies racistes et antisĂ©mites. Bien qu'il ait Ă©tĂ© très influencĂ© par la thĂ©orie de l'Ă©volution de Darwin, il n’adhĂ©ra pas Ă  sa pensĂ©e sociale. S'opposant au nationalisme exagĂ©rĂ©, il se prononça pour la communication avec les pays voisins de l'ouest et de l'est de l'Allemagne. La politique de l'expansion des Ă©tats nationaux devait ĂŞtre succĂ©dĂ©e par une union sans pouvoir des Ă©tats europĂ©ens. De plus, Gesell dĂ©veloppait des idĂ©es pour un ordre de monnaie international post-capitaliste. Il se prononçait pour un marchĂ© mondial ouvert sans monopoles capitalistes et sans lignes de douane, sans protectionnisme de commerce national et sans conquĂŞtes coloniales. Contrairement aux institutions plus tardives du Fond MonĂ©taire International et de la Banque mondiale, qui reprĂ©sentent les intĂ©rĂŞts des puissances, et aux prĂ©parations d'aujourd'hui pour une intĂ©gration monĂ©taire europĂ©enne, Gesell voulait fonder une "Internationale Valuta-Assoziation" (Association internationale de monnaie Ă©trangère), qui dĂ©livrerait une monnaie internationale et neutre ayant la prioritĂ© sur toutes les monnaies du pays et qui l'administrerait de façon Ă  Ă©tablir un Ă©quilibre du libre commerce.

La grande inflation des premières annĂ©es d'après-guerre favorisa l'accroissement du nombre des adhĂ©rents de Gesell, s’élevant alors Ă  environ 15000 personnes. Mais en 1924, ils se divisèrent dans la Freiwirtschaftsbund (association de libre Ă©conomie) modĂ©rĂ©e et dans la Fysiokratischer Kampfbund (Union de lutte des physiocrates) radicale et individuellement anarchiste. Une dure controverse sur les idĂ©es concernant la rĂ©duction de l'Etat contribua Ă  cette division. Des luttes de factions internes firent diminuer le nombre d’adhĂ©rents. Comme ils ne rĂ©ussissaient pas Ă  obtenir un mouvement de masse, ils firent pendant toute cette pĂ©riode de nombreux travaux d'approche vers la dĂ©mocratie sociale et le mouvement syndical ainsi que vers les mouvements de paix, de la jeunesse et des femmes. Pendant la grande crise Ă©conomique mondiale, la Freiwirtschaftsbund adressa des mĂ©moires Ă  tous les partis reprĂ©sentĂ©s dans le Reichstag allemand, dans lesquels elle prĂ©venait des consĂ©quences catastrophiques de la politique de dĂ©flation d'alors et Ă©mettait des propositions pour surmonter la crise. Les mĂ©moires restèrent sans Ă©cho. Quand des expĂ©riences pratiques de la Fysiokratischer Kampfbund avec l'argent libre firent sensation, ils furent expulsĂ©s, dans le cadre du dĂ©cret de BrĂĽning, du ministère des Finances du Reich. En France la sociĂ©tĂ© d’échange "Mutuelle d'Ă©change" fut aussi interdite après avoir dĂ©livrĂ© sa propre monnaie libre, le "valors" Ă  Paris et Ă  Nice. Lors des Ă©lections du Reichstag en 1932, le parti Freiwirtschaftliche Partei n’eut aucun succès. Après la prise de pouvoir du parti national-socialiste, une partie des adhĂ©rents de Gesell prit une attitude d’opposition. Ils durent donc faire face Ă  la persĂ©cution. Une autre partie laissa finalement de cĂ´tĂ© ses doutes sur le vrai caractère de l'idĂ©ologie nationale-socialiste en espĂ©rant que Hitler et Gottfried Feder aspireraient rĂ©ellement Ă  « la destruction de l'esclavage des intĂ©rĂŞts Â». Cela eut pour consĂ©quences la tentative de dĂ©tourner en matière de politique Ă©conomique la NSDAP en influençant les hauts fonctionnaires. MalgrĂ© d'inquiĂ©tantes adaptations tactiques au rĂ©gime, les organisations de l'Ă©conomie libre et leurs mĂ©dias furent interdits ou dissouts au printemps 1934. Non seulement les rejets douloureux par les partis de Weimar, mais aussi et surtout le manque de prĂ©cision sur un moyen appropriĂ© pour la rĂ©alisation de la rĂ©forme de la terre et du système monĂ©taire avaient au dĂ©but contribuĂ© Ă  la fausse estimation du rĂ©gime totalitaire. En Suisse, des unions de l'Ă©conomie libre existaient toujours. Des traductions en anglais, français et espagnol de l'oeuvre principal de Gesell parurent. Des brochures d'introduction apparurent Ă©galement en hollandais, portugais, tchèque, roumain, serbo-croate ainsi qu'en espĂ©ranto. Proportionnellement il y avait des groupes plus petits en Angleterre, en France, en Hollande, en Belgique, en TchĂ©coslovaquie, en Roumanie et en Yougoslavie. En AmĂ©rique du Nord et du Sud, en Australie et en Nouvelle-ZĂ©lande, les Ă©migrĂ©s mirent en place des fondations identiques.

Après 1945 : un nouveau début, une chute dans l’oubli, puis la reprise depuis la fin des années 70

Dans toutes les zones d'occupation allemandes de cette époque se formèrent de nouvelles organisations de l'économie libre, dissoutes dans la zone d'occupation soviétique en 1948 ; les hommes au pouvoir dans ces zones voyaient Gesell soit comme un défendeur du monopole de la bourgeoisie, soit comme Proudhon, l'opposant de Marx, comme socialiste de la petite bourgeoisie, dont les buts étaient incompatibles avec un socialisme scientifique. En Allemagne de l'Ouest, la majorité du reste des adhérents de Gesell décidèrent de créer, suite à leurs expériences avec les partis de Weimar, un propre parti politique. Ils formèrent le Radikalsoziale Freiheitspartei, qui gagna presque 1% des voix lors des élections du Parlement fédéral allemand en 1949. Ils le rebaptisèrent ensuite Freisoziale Union mais ne gagnèrent que peu de voix aux autres élections. Cependant une association Silvio-Gesell près de Wuppertal et de Neviges continua à exister comme lieu de congrès.

Le miracle économique de l'Allemagne occidentale fit que l'intérêt public aux alternatives du système en matière de politique économique s'arrêta pendant les années 50 et 60, bien que des économistes connus comme Irving Fisher et John Maynard Keynes reconnaissaient l'importance de Silvio Gesell. C’est seulement depuis la fin des années 70, avec la généralisation du chômage, la destruction de l'environnement et le surendettement international, qu’est né un nouvel intérêt pour le modèle presque oublié d'une économie alternative de Gesell. La génération suivante put alors prendre la relève des adhérents.

Dans les Archives Ă©conomiques suisses, Ă  Bâle, se trouve une Bibliothèque suisse d'Ă©conomie libre. En Allemagne, la Â« Fondation pour la rĂ©forme de l'ordre monĂ©taire et de la terre Â» a vu le jour en 1983 avec l’apparition d'une bibliothèque d'Ă©conomie libre. Comme première pierre pour la recherche scientifique des thĂ©ories de Gesell, elle a publiĂ© une Ă©dition de ses oeuvres complètes composĂ©e de 18 volumes. Il en rĂ©sulta une collection de livres avec le titre « Studien zur natĂĽrlichen Wirtschaftsordnung Â», qui commence avec une vue d'ensemble de l'histoire de cent ans du mouvement NWO (l'ordre Ă©conomique naturel) et avec une sĂ©lection des oeuvres de Karl Walker, l’élève le plus important de Gesell. La fondation soutient aussi d'autres publications de livres concernant des questions du droit Ă  la terre et l'ordre monĂ©taire et publie avec la Sozialwissenschaftliche Gesellschaft un magazine pour l'Ă©conomie sociale intitulĂ© « Zeitschrift fĂĽr Sozialökonomie Â». Elle a Ă©galement dĂ©cernĂ© en 1988 et 1995 un prix (Karl-Walker-Preis) pour des ouvrages scientifiques sur l'Ă©mancipation des marchĂ©s financiers envers l'Ă©conomie rĂ©elle ainsi que sur les moyens de surmonter le chĂ´mage. Le « Seminar fĂĽr freiheitliche Ordnung Â» publie la sĂ©rie « Fragen der Freiheit Â»(« questions de libertĂ© Â»). Une initiative pour l’ordre Ă©conomique naturel essaie de rendre publiques les idĂ©es de Gesell avec des organisations en Suisse et en Autriche. L'association « Christen fĂĽr Gerechte Wirtschaftsordnung Â» relie le point de dĂ©part de la rĂ©forme de la terre et du système monĂ©taire Ă  la critique juive -chrĂ©tienne - musulmane de la spĂ©culation foncière et de l'exigence d'intĂ©rĂŞts. Margrit Kennedy, Helmut Creutz et d'autres auteurs essaient d'actualiser le point de dĂ©part des idĂ©es de Gesell. Il s'agit lĂ  entre autre de la question de la relation entre l'accroissement exponentiel du capital et de l'endettement et celui de l'accroissement de l'Ă©conomie rĂ©elle qui dĂ©truit l'environnement, et il s'agit de la possibilitĂ© de surmonter la pression d'accroissement et d'une relation entre la rĂ©forme de la terre et du système monĂ©taire et le système fiscal Ă©cologique. Le livre « Gerechtes Geld -Gerechte Welt Â» donne une vue d'ensemble sur le dĂ©veloppement actuel de la thĂ©orie. Il contient les articles du congrès «100 Jahre Gedanken zu einer NatĂĽrlichen Wirtschaftsordnung - Auswege aus Wachstumszwang und Schuldenkatastrophe» qui eut lieu Ă  Constance en 1991.

L'effondrement du socialisme de l'Etat en Europe centrale et de l'est entraîna un triomphe provisoire du capitalisme occidental dans le concours des systèmes. Mais tant que des contrastes entre la pauvreté et la richesse et en conséquence des crises et des guerres continueront à exister, tant que l'environnement sera détruit par l'accroissement exponentiel de l'économie et tant que le nord industrialisé exploitera brutalement le sud, il sera nécessaire de chercher des alternatives aux systèmes économiques traditionnels. Cela pourrait signifier une perspective d'avenir du modèle de Gesell, prônant la libre disposition de la terre et de l’argent.

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  • Herland, Michel: L’Utopie monĂ©taire de S. Gesell : Un Cas d’Heterodoxie entre Wicksell et Keynes, in : Richard Arena et Dominique Torre :  Keynes et les nouveaux KeynĂ©siens. Paris 1992, p. 59–80.
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